Sale race

Que retiendra la Haute-Marne de cette 50e semaine de l’année ? Du jaune, très vraisemblablement.

Je vaquais l’autre week-end à ma mission d’informer lorsqu’un citoyen me lance : « sale race ». Il me faut planter le décor : je suis à immédiate proximité de gilets jaunes sur un rond point. Un citoyen conducteur m’interpelle donc en usant du “tu” que moi je réserve ordinairement à mes amis : « t’es flic, toi ? » Peut-être est-ce ma coupe de cheveux, très très très très courte, qui lui donne un indice. Las, elle est davantage due à une pilosité capillaire historiquement dépressive qu’à un choix esthétique revendiqué.

« – Non, je suis journaliste

– Sale race ».

Point.

Peu me chaut ici qu’il se permette de qualifier mes ancêtres – dont mes défunts parents – d’une expression scientifiquement hasardeuse. Après tout, la notion de race…

Le propos fort succinct de mon interlocuteur est bien plus riche de ce qu’il révèle de nous que de ce qu’il nous dit de la lignée des Piot, qui servaient déjà la France sous Napoléon, comme me l’ont appris les bonnes feuilles d’un excellent ouvrage sous presse*.

L’énoncé radical, que je veux croire malheureux, d’un Haut-Marnais pour un autre qu’il ne connaît pas, en dit long sur l’état des lieux : la crise a deshinibé, a exacerbé. Nous, tous citoyens de ce territoire, nous tous, qui formons le peuple de cette Haute-Marne, jaunes ou pas, nous en sommes venus à douter de l’autre. À ne plus écouter l’autre. À mépriser l’autre, à salir l’autre. L’autre, c’était moi. Mais c’est un peu chacun de nous, depuis quelques semaines.

Les échanges entre collègues devant la machine à café, entre copains qui ne se disent plus tout à fait tout, les silences prudents pour prévenir les tensions erratiques minent ce que nous sommes. Vite, reparlons-nous. Vite, écoutons-nous.

* Officiers haut-marnais de Napoléon ; Lionel Fontaine. Collection À la Une. Janvier 2019.

PS. Je dédie cet articulet commis au chaud par un plumitif laborieux à “la Dame de Provenchères”. Trois fois, j’ai été ralenti au rond-point de Provenchères. Les trois fois, la même dame s’est approchée ; dans le froid, parfois sous le crachin, elle portait un gilet jaune et par-dessus, un large sourire bienveillant. Chaque fois, elle m’a juste offert une part de gâteau.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *